Benoît XVI entrera dans la postérité grâce à un geste inédit et, eu égard à son parcours, paradoxal : il est en effet le premier pape de l’époque moderne à démissionner, non pas poussé par un
scandale, mais en raison de l’idée qu’il se fait de sa fonction, du rôle du pape dans l’Eglise catholique ; cet homme, extrêmement attentif à la tradition de l’Eglise catholique et à sa
restauration dans bien des domaines, est celui qui aura posé un geste de rupture précisément à l’encontre de cette tradition. Comment interpréter cette initiative qui a pris de court bien des
observateurs, à commencer par les catholiques eux-mêmes ? Premier constat : pour qui n’est pas atteint par le règne du soupçon, et de la méfiance systématique à l’encontre des personnes exerçant
des responsabilités, la démission pouvait faire partie des scénarios prévisibles : dans son livre d’entretiens publié en 2010, le pape expliquait : « quand un pape en vient à reconnaître en toute
clarté que physiquement, psychiquement et spirituellement il ne peut plus assumer la charge de son ministère, alors il a le droit et, selon les circonstances, le devoir de se retirer ». Cette
phrase, passée à l’époque relativement inaperçue, était pourtant l’indice d’une évolution significative. Prise au sérieux, elle permettait d’anticiper sur la décision prise le 11 février 2013.
Entrait ici, à l’évidence, l’expérience vécue : J. Ratzinger a assisté au long règne de Jean-Paul II et à son interminable crépuscule. La question de la démission du pape polonais s’était déjà
posée, avec deux réponses possibles : l’alignement de l’exercice pontifical sur la normalité du pouvoir démocratique : empêché, un pape, comme un homme politique, doit démissionner. Pour ceux que
cette comparaison pouvait choquer ou simplement à qui elle ne semblait pas pertinente, une autre solution se présentait : précisément par ce qu’elle n’est pas un régime politique, un « Etat », la
gouvernance de l’Eglise peut témoigner d’une autre réalité : celle de la faiblesse assumée qui, dans un monde fait pour la « rat race », témoigne d’un autre système de valeurs que celui du beau, du
jeune, du fort. Benoît XVI, confronté au même dilemme que son prédécesseur, a tranché différemment. Dissociant sa personne de la fonction, il privilégie le collectif sur la personnalisation de la
fonction. Il existe d’autres enjeux possibles, que l’investigation journalistique et historique viendra peut être privilégier : les dernières années de Benoît XVI ont été fort difficiles, rythmées
par sinon des scandales, au moins des affaires mettant à mal sa capacité à diriger le mamouth catholique : affaire Williamson, discours de Ratisbonne, faiblesse de la diplomatie vaticane au Proche
Orient, affaire des fuites (Vatileaks), interrogations sur les connaissances réelles d’affaires de pédophilie par Joseph Ratzinger. Indéniablement, un malaise s’est progressivement installé, que la
presse spécialisée a relayé de manière précise. Troisième piste : au-delà des raisons invoquées par le souverain pontife, en lien avec son âge et son état de santé, se pose aujourd’hui la question
de la fonction pontificale, question qui est une véritable boîte de Pandore : quel mode d’élection ? Par quel collège (moyenne d’âge actuel des cardinaux : plus de 77 ans) ? Avec ou sans limitation
de durée ? Quel pouvoir et quelle délimitation de ce pouvoir ? A ces aspects proprement politiques s’en ajoutent d’autres plus organisationnels : comment gérer aujourd’hui la diversité des
catholiques, l’extraordinaire variété des cultures que le catholicisme entend évangéliser ? Dans un monde qui privilégie la rapidité de la communication et des réseaux, le partage d’information et
la discussion, le débat, comment l’Eglise catholique, structure pyramidale, centralisée, aux traits de gérontocratie masculine, peut-elle assumer durablement sa présence ? Questions sociologiques :
le monde contemporain se caractérise par son processus d’individualisation et d’auto-détermination personnelle, avec une forte progression de la revendidation de droits toujours plus spécifiques.
Ces traits de la culture moderne contrecarrent directement l’Eglise catholique, dans sa pratique d’imposition de normes, de valeurs, d’une orthodoxie qui est aussi une orthopraxie ; ils s’opposent
aussi au régime intellectuel du catholicisme, qui n’est guère un régime de tolérance, et encore moins un régime de discussion interne. Le départ volontaire du pape met fin à l’exception catholique
millénaire en terme de gouvernance religieuse, renforcée lors du premier Concile du Vatican : l’extraordinaire mise en valeur de la figure du Souverain Pontife, à qui les attributs
d’infaillibilité, dans des conditions spécifiques, furent conférés au 19ième siècle. Le pape, dernière figure de monarque, s’efface devant l’homme dissocié de la fonction pontificale. Retour à une
souverain pontife normal ? En tout état de cause, le choix du pape est un choix de raison, ce qui est cohérent pour un pape qui a tant insisté sur l’harmonie nécessaire entre foi et raison. Choix
de raison devant les exigences d’une tâche médiatisée qui s’accomode mal des rythmes propres à ceux de l’âge avancé. Choix de raison devant le fossé béant entre les dossiers à traiter, les défis de
l’Eglise et une capacité d’action et de pensée désormais réduite ; choix de raison encore, inscrit dans l’inventaire du pontificat wojtylien et de la lente agonie quasi publique de Jean-Paul II.
Fidèle à ce qu’il est, Benoît XVI a lu un texte annnonçant son retrait, sans emphase. Exercice logique pour un homme qui avouait se méfier des fièvres des JMJ. Ce départ inopiné du pape rend plus
complexe la question de l’inventaire, voire des inventaires. Inventaire du concile Vatican II en premier lieu, qui était en cours dans le cadre de son 50ième anniversaire et que la démission de
Benoît XVI vient bouleverser. Inventaire du pontificat de Jean-Paul II, riche en initiatives de toutes sortes, mais dont les lignes de forces s’estompent : durant ce pontificat, quelle part relève
de la personnalité hors norme de Jean-Paul II, quels actes au contraire s’inscrivent de manière durable dans la stratégie pastorale et le patrimoine doctrinal du catholicisme contemporain ?
Inventaire précipité enfin du septennant (2005-2013) de Benoît XVI : passant du règne au quasi-mandat, en quoi participe-t-il du long déclin du catholicisme occidental ? Sa décision introduit-elle
au contraire un aggiornamento hors norme du catholicisme romain ? La question mérite d’être posée, eu égard au caractère fréquemment polémique qui a caractérisé l’action du souverain pontife, qui
avait pourtant fait de la paix l’objectif de sa présence à la tête de l’Eglise catholique. A l’instar de ce qui a prévalu pour son lointain prédécesseur, Benoît XV, c’est à la montée d’un « non
possumus » que l’on a assisté ces dernières années, avec de nombreux départ hors de l’Eglise catholique en Europe, et à un effacement devant la progression du protestantisme évangélique en Amérique
Latine et en Afrique notamment.