François Mabille, Enseignement supérieur, Recherche Analyse des relations internationales, géopolitique, religions, Vatican
L’expertise internationale dans le catholicisme français.
L’exemple de la commission Justice et Paix
La commission française Justice et Paix[1] n’est sans doute pas l’organisation catholique la plus connue, tant des observateurs que du grand public. Lorsqu’on évoque les relations internationales, les noms du Secours catholique, du Comité Catholique Contre la Faim et pour le Développement (CCFD) viennent plus spontanément à l’esprit.
Il a néanmoins semblé intéressant de s’interroger sur les origines de l’existence et sur la signification de Justice et Paix dans le catholicisme français. Cette commission a été créée juste après le concile Vatican II. Plus exactement encore, sa création en France suit de quelques mois la décision de Paul VI de lancer, ad experimentum, une commission pontificale Justitia et Pax. Exemple de réception conciliaire, la commission française Justice et Paix renvoie à la délicate articulation des relations entre autorité et expertise dans le contexte post-conciliaire. Jusqu’à Pacem in Terris puis Gaudium et Spes et Populorum Progressio, le thème de la paix a été un enjeu politique au sein du catholicisme. Le Saint-Siège se réservait le monopole des relations diplomatiques avec les Etats et dirigeait la « politique étrangère » des catholiques. Dans le domaine doctrinal, le thème faisait l’objet, depuis la fin du 19ième siècle, de publications régulières du Magistère.
Après la Seconde Guerre Mondiale, la guerre froide a renforcé cet aspect. La lutte contre le communisme concerne directement les mouvements catholiques. On ne peut pas comprendre la reprise en main du mouvement international pour la paix Pax Christi, ni même l’émergence de ses objectifs sans référence au combat menée par Rome contre le Mouvement de la Paix.
La marge de manœuvre des catholiques est alors étroite et la figure de l’expert catholique se confond essentiellement pour cette période avec celle du théologien. Seuls sans doute, quelques juristes comme le professeur Le Fur qui intervient aux Semaines Sociales, font exception. Encore adhèrent-ils pleinement aux enseignements romains.
Pour qu’émergent non plus une mais des figures de l’expertise internationale au sein du catholicisme, plusieurs facteurs devaient être réunis.
La structuration des mouvements catholiques au niveau international, sous la forme d’Organisations Internationales Catholiques (OIC) puis souvent seulement d’Organisations Non Gouvernementales (ONG) en est un élément important, lié à la complexification des enjeux internationaux qui ont pris place progressivement dans une société de l’information et de la communication.
On ne peut non plus, bien sûr, passer sous silence l’essor des sciences sociales qui ont petit à petit miné le socle normatif de bien des approches, à commencer par celui de la paix.
L’ensemble des facteurs rappelés brièvement ci-dessus prend enfin place dans un contexte où les institutions sont contestées. L’Armée, l’Ecole, l’Eglise sont les grandes victimes de ce qu’Henri Mendras a désigné comme une « seconde révolution française » : un triple mouvement de subjectivation, d’individualisation et de désinstitutionnalisation mine les ressorts de l’autorité.
C’est dans ce contexte que prend place la création de Justice et Paix. Elle participe de l’utopie propre au concile et à l’illusion des catholiques de reprendre pied dans des sociétés occidentales qui les ignorent.
Mais elle renvoie également au débat principal qui succède à Vatican II : le concile, point de départ ou point d’arrivée ? Cette nouvelle organisation s’effectue en fonction de schémas connus – Justice et Paix doit rassembler les divers courants catholiques sensibles au thème de la paix et du développement – mais également à partir de prémonitions ou de désirs avoués : influencer l’épiscopat et Rome pour plus d’engagement international au détriment des subtilités diplomatiques.
Sortir du langage théologique et répondre aux problèmes sociétaux à partir du langage politique, économique et social. Sortir des incantations et proposer des solutions. Sortir du seul cadre national et apprendre à travailler à l’échelon européen.
La figure de l’expert catholique mute, elle s’émancipe non seulement de celle du théologien mais aussi de celle de l’intellectuel qui en constituait la seconde composante depuis le début du siècle.
De facto, sur fond de critique du passé de l’Eglise, notamment en Amérique Latine, Justice et Paix prend place dans une configuration inédite, en position de « marginal-sécant » vis-à-vis de l’institution : tenant d’elle sa légitimité, souhaitant en être l’expert reconnu, mais tentant aussi d’être une voix « libre », c’est-à-dire dégagée des contraintes institutionnelles ou encore se voulant groupe de pression, groupe d’intérêts pourrait-on dire, auprès d’un épiscopat français jugé trop silencieux sur les désordres internationaux.
Si l’histoire de Justice et Paix a une importance, c’est bien par ce qu’elle révèle de cette tension au cœur même de l’institution entre l’autorité (qui elle-même évolue) et cette nouvelle forme d’expertise collective que constitue la commission.
Pour en savoir plus : commander l’ouvrage chez l’Harmattan :
http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&sr=7
[1] Par commodité de langage, on parlera plus simplement de « Justice et Paix » pour évoquer la commission française.
universitaire, spécialiste du catholicisme, de la paix, des conflits et relations internationales
Voir le profil de francois-mabille.over-blog.fr sur le portail Overblog