François Mabille, Enseignement supérieur, Recherche Analyse des relations internationales, géopolitique, religions, Vatican
5 Mai 2025
MAI 2025
Le conclave catholique contemporain :
vers une recomposition géopolitique de l’élection pontificale ?
Résumé : Dans un contexte international marqué par la polarisation idéologique, les fractures Nord-Sud, la médiatisation globale et les tensions religieuses, le conclave catholique apparaît de plus en plus comme un processus où les dynamiques spirituelles se croisent avec des enjeux systémiques et géopolitiques. Cet article propose une lecture prospective du conclave, mobilisant les apports de la sociologie des organisations (Crozier-Friedberg) et la mise en perspective des tensions qui ont traversé le pontificat de François. Il s’achève par la mention de possibles « papabili ».
Le conclave : un processus de « rationalité limitée »
Le conclave, moment paroxystique de la gouvernance catholique, illustre parfaitement la théorie de la "rationalité limitée" telle que développée par Crozier et Friedberg (1977). Cette approche postule que les acteurs dans une organisation ne décident pas de manière pleinement rationnelle, car ils sont confrontés à des incertitudes, à des jeux de pouvoir et à des marges de liberté inégales. Le pouvoir, loin d'être une propriété structurelle, est relationnel et s'exerce dans les zones d'incertitude.
Appliqué au conclave, cela signifie que les cardinaux sont soumis à une double contrainte : des règles formelles extrêmement rigides (enfermement, secret, rituels) et des zones d’incertitude fortes (informations imparfaites, stratégies implicites, perception partielle des profils). Les cardinaux agissent avec des représentations partielles, souvent filtrées par des réseaux d'influence ou des sensibilités culturelles.
Le déroulé de l’élection suit une logique de jeu organisationnel : les alliances se forment et se déforment au fil des scrutins, les candidatures s’usent ou s’imposent selon des logiques pragmatiques. Le pouvoir d'un cardinal ne tient pas à sa position hiérarchique mais à sa capacité à contrôler certaines incertitudes (ex. connaissance des profils, accès à l'information, capacité à faire le lien entre blocs).
L’exemple de l’élection de Jean XXIII en 1958 ou de Jean-Paul II en 1978 montre que ce sont souvent des figures de compromis, inattendues mais consensuelles, qui accèdent au pontificat. Le conclave est ainsi un modèle typique de décision non linéaire, résultant d'interactions entre des stratégies individuelles adaptées à un contexte fortement contraint mais à l'information imparfaite.
Une mémoire historique marquée par les influences extérieures
Si le secret du conclave est aujourd’hui solidement encadré (surtout depuis 2005), l’histoire montre une série d’ingérences extérieures, parfois directes, parfois informelles. Le veto austro-hongrois contre Rampolla en 1903 fut le dernier acte déclaré de ce type, mais les manipulations indirectes ont persisté durant tout le XXe siècle : rumeurs dans la presse italienne, campagnes discréditant certains papabili, interventions diplomatiques discrètes.
Pendant la guerre froide, les services soviétiques (KGB, Stasi, SB polonaise) surveillaient les évolutions internes du Vatican. L’élection de Jean-Paul II, premier pape de l’Est, a été perçue comme un bouleversement symbolique, révélateur des limites de ces stratégies d’influence.
Depuis 2013, l’attention se déplace vers les formes plus modernes d’ingérence : déstabilisation informationnelle, fuites stratégiques, manipulation médiatique à grande échelle. Dans un contexte de numérisation globale, les conclaves futurs devront faire face à des tentatives d'ingérence à travers les technologies de l'information (cyberinfluence, écoutes, campagnes désinformatives ciblées).
De manière globale, l’Eglise catholique est aujourd’hui au cœur des fractures géopolitiques.
Souvent minoritaire, l’Eglise catholique est aujourd’hui confrontée à la multipolarité religieuse. L’Église catholique n’est plus le seul acteur religieux global. Elle fait face à la montée de l’islam politique, à l’activisme des Églises évangéliques, et à la sécularisation croissante de l’Occident. Cela force le Saint-Siège à redéfinir son positionnement international, entre défense des droits humains, dialogue interreligieux et fidélité à sa doctrine.
Enfin, le catholicisme relève aujourd’hui d’une Église traversée par les fractures Nord-Sud : L’une des tendances majeures de ces cinquante dernières années est la globalisation du Collège cardinalice. Alors qu’en 1900, plus de 80 % des cardinaux étaient européens, ils ne sont aujourd’hui qu’environ 35 %. Les cardinaux d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine représentent un poids croissant dans le processus d’élection, alors que plus des deux tiers des catholiques vivent en Afrique, Asie ou Amérique latine
Cette évolution introduit des tensions nouvelles. Le ressentiment des cardinaux du Sud vis-à-vis de l’Occident repose sur deux griefs principaux :
Dans une perspective prospective, ce clivage pourrait devenir l’une des variables déterminantes des futurs conclaves. Il structure déjà des alliances informelles, des stratégies de vote, voire des figures papables perçues comme porteuses de symboles réparateurs. Le conclave pourrait devenir un lieu où se rejouent, sur le mode symbolique et institutionnel, les tensions géopolitiques et culturelles contemporaines.
Le catholicisme est souvent pris entre influences étatiques et pressions diplomatiques. La Chine en est un exemple emblématique. L’accord Vatican–Chine signé en 2018 (et renouvelé) permet au pouvoir chinois d’influencer la nomination des évêques. Le Vatican espère ainsi unifier l’Église officielle et l’Église clandestine, mais Pékin continue de contrôler fortement les religions et certains accusent le pape de laxisme face à un régime autoritaire. Dans les relations avec les États-Unis, sous François, les relations ont été tendues avec une partie du monde catholique américain, notamment conservateur. Les positions du pape sur le climat, l’économie ou la migration sont vues comme trop proches des progressistes, ce qui politise dangereusement la réception de son magistère.
Enfin, l’Eglise vulnérable aux polémiques mondialisées. Dans un contexte d’effet « Twitter + CNN » et de monde ultra-connecté, chaque parole est disséquée, chaque mot du pape est scruté, interprété, parfois détourné. Les déclarations sur les migrants, la Russie, les peuples autochtones ou l’économie circulaire deviennent vite des enjeux politiques. Le pape François a été également une figure clivante au niveau international : il a été acclamé dans les milieux progressistes internationaux pour son engagement écologique (Laudato si’) ou économique (Fratelli tutti) mais a été critiqué par des catholiques traditionalistes ou souverainistes, qui voient en lui un pape trop politique, trop « globaliste ».
Trois clivages structurants dans les choix des cardinaux
L’élection du pape à venir pourrait se trouver à la croisée de trois clivages majeurs qui, loin d’être anecdotiques, traduisent des visions profondes et parfois inconciliables de l’Église catholique. Ces clivages traversent la Collège cardinalice et influencent à la fois les logiques de vote, les formes de coalition, et la manière dont est perçu le rôle même du pape dans le monde contemporain.
Clivage doctrinaire vs pastoral
Ce premier clivage oppose :
Ce clivage est d’autant plus structurant qu’il ne porte pas simplement sur des opinions, mais sur des anthropologies ecclésiales divergentes : l’une est normative et hiérarchique, l’autre relationnelle et inclusive. Il influence directement la manière dont les cardinaux perçoivent les candidatures : un profil jugé doctrinalement sûr peut être perçu comme clivant, tandis qu’un candidat au profil pastoral peut apparaître comme flou ou complaisant.
Clivage institutionnel : centralisme curial vs collégialité
Le second clivage oppose deux visions de l'organisation interne de l'Église :
Ce clivage est accentué par les réformes institutionnelles récentes (notamment Praedicate Evangelium, 2022), qui redistribuent les rôles au sein de la Curie. Le conclave devient alors le lieu d’une lutte pour l’équilibre institutionnel : faut-il renforcer la centralité romaine ou accompagner les appels à la synodalité décentralisée ? Là encore, les préférences des cardinaux sont influencées par leur contexte d’origine et leur propre position dans l’écosystème ecclésial mondial.
Clivages géopolitiques : ressentiment Sud vs Occident sécularisé
Le clivage Nord/Sud est sans doute le plus explosif sur le plan symbolique.
Les cardinaux issus d’ex-pays colonisés expriment — de manière parfois feutrée, parfois explicite — un ressentiment croissant envers l’Occident qu’ils jugent doctrinalement instable, culturellement démissionnaire, et moralement peu crédible après les scandales d’abus ou la chute de la pratique religieuse. Ils dénoncent l’imposition d’un agenda moral occidental dans les débats ecclésiaux : sexualité, genre, écologie, gouvernance inclusive. Pour ces cardinaux, l’Occident n’est plus légitime à définir les priorités de l’Église universelle. À l’inverse, les cardinaux occidentaux peuvent percevoir leurs confrères du Sud comme dogmatiques, autoritaires, peu ouverts au pluralisme ou à la modernité. Ce clivage est d’autant plus stratégique qu’il est corrélé aux deux précédents : souvent, les cardinaux du Sud sont à la fois plus doctrinaires et plus favorables à une structure ecclésiale forte, ce qui peut créer des blocs cohérents dans les jeux de coalition.
Second clivage géopolitique : dans plusieurs pays (Etats-Unis notamment), le catholicisme est utilisé dans le cadre d’un néonationalisme chrétien qui met à mal l’universalisme catholique revendiqué. La croisade chrétienne nord-américaine sous Trump 1, mené par Steve Banon, et qui risque d’être reprise par J.D. Vance, relève d’une approche huntingtonienne, où la patrimonialisation du christianisme à l’échelle nationale (« guerre des valeurs » s’exporte dans une lutte contre l’Islam et contre les migrants à l’échelle internationale (« guerre des civilisations »).
Le conclave, miroir des tensions planétaires
Le conclave n’est donc plus un simple processus spirituel : il est devenu un rituel globalisé où se jouent des équilibres religieux, culturels et géopolitiques. Son évolution future dépendra de la capacité des acteurs à articuler les enjeux du monde avec les promesses de la catholicité. Dans cette perspective, l’analyse du conclave comme processus à rationalité limitée permet d’en comprendre la complexité, les tensions internes, et l’ouverture à des dénouements inattendus mais systémiques.
universitaire, spécialiste du catholicisme, de la paix, des conflits et relations internationales
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