François Mabille, Enseignement supérieur, Recherche Analyse des relations internationales, géopolitique, religions, Vatican
3 Mars 2026
Le Saint-Siège et l’Iran : diplomatie religieuse, dialogue chiite-catholique et jeux de représentations réciproques
Les relations entre le Saint-Siège et la République islamique d’Iran constituent un cas particulièrement intéressant d’interaction entre diplomatie étatique et diplomatie religieuse. Établies en 1954, ces relations ont survécu à la révolution islamique de 1979 et se sont maintenues dans la durée, malgré les tensions régionales récurrentes au Moyen-Orient et les critiques occidentales concernant la situation des droits humains en Iran. Cette continuité invite à dépasser une lecture purement conjoncturelle pour analyser la nature structurelle du lien bilatéral : s’agit-il d’une relation essentiellement diplomatique, d’un dialogue interreligieux substantiel, ou d’une interaction stratégique fondée sur des intérêts convergents ponctuels ? Par ailleurs, dans quelle mesure est-il possible de saisir les représentations réciproques que ces deux acteurs se construisent l’un de l’autre ?
La relation entre le Vatican et l’Iran présente d’abord une dimension diplomatique formelle et stabilisée. Le Saint-Siège dispose d’une nonciature à Téhéran, tandis que l’Iran est représenté auprès du Saint-Siège par un ambassadeur accrédité. Au-delà de cette architecture institutionnelle, des échanges réguliers interviennent au plus haut niveau. Ainsi, le 30 octobre 2023, Mgr Paul Richard Gallagher, secrétaire pour les relations avec les États, s’est entretenu par téléphone avec le ministre iranien des Affaires étrangères, Hossein Amir-Abdollahian, au sujet des risques d’escalade au Moyen-Orient et de la nécessité de préserver les voies diplomatiques. Quelques jours plus tard, le 5 novembre 2023, le président iranien Ebrahim Raisi a sollicité un entretien téléphonique avec le pape François, notamment autour de la situation en Israël et en Palestine. Le 13 août 2024, le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État du Saint-Siège, a eu une conversation téléphonique avec le nouveau président iranien Masoud Pezeshkian, au cours de laquelle furent évoquées les tensions régionales et l’importance du dialogue. Ces échanges ne relèvent pas d’une alliance stratégique, mais témoignent du maintien d’un canal de communication permanent, même dans des contextes de forte polarisation internationale.
Parallèlement à cette diplomatie politique, le dialogue interreligieux constitue un pilier structurant de la relation. Depuis le début des années 2000, le Dicastère pour le dialogue interreligieux du Vatican et le Centre iranien pour le dialogue interreligieux et interculturel ont organisé une série régulière de colloques bilatéraux. Le 20 novembre 2024 s’est tenu au Vatican le douzième colloque officiel entre ces deux institutions. Le thème retenu, « L’éducation des jeunes, particulièrement dans la famille : un défi pour chrétiens et musulmans », illustre la nature des sujets abordés : éthique familiale, formation morale, responsabilité éducative et coexistence religieuse. À cette occasion, le pape François a reçu la délégation iranienne et a souligné l’importance d’une « culture de la rencontre » ainsi que le rôle fondamental de la liberté de conscience et de religion. Ce type d’événement montre que le dialogue chiite-catholique ne se limite pas à des déclarations symboliques, mais s’inscrit dans un processus institutionnalisé et thématiquement structuré.
La présence d’une Église catholique locale en Iran, bien que numériquement modeste, renforce également cette dynamique. Le cardinal Dominique Joseph Mathieu, archevêque de Téhéran-Ispahan des Latins, a publiquement appelé au dialogue et à la désescalade lors des tensions entre l’Iran et Israël en juin 2025, illustrant la dimension locale d’une diplomatie religieuse qui ne se réduit pas aux chancelleries. En outre, l’ambassadeur iranien auprès du Saint-Siège, l’ayatollah Mohammad Hossein Mokhtari, a adressé en juillet 2025 une lettre au pape Léon XIV sollicitant une prise de position morale face à des menaces perçues contre le Guide suprême iranien. Ce geste révèle la reconnaissance, par les autorités iraniennes, du poids symbolique et moral du pontife romain dans l’arène internationale.
Ces différents éléments permettent d’affirmer que le dialogue chiite-catholique conserve une portée réelle. Il ne saurait être réduit à un simple canal diplomatique dissimulant des intérêts politiques. Les thèmes abordés — éducation, famille, justice, paix, liberté religieuse — témoignent d’un effort de convergence éthique et d’une volonté de reconnaissance mutuelle en tant qu’autorités religieuses structurées. Toutefois, l’impact concret de ce dialogue demeure circonscrit : il n’infléchit pas directement la politique régionale iranienne, ni ne modifie substantiellement les équilibres géopolitiques. Il fonctionne davantage comme un espace de stabilisation normative que comme un levier stratégique déterminant.
La question des représentations réciproques mérite une attention particulière. Les sources accessibles — discours officiels, communiqués diplomatiques, comptes rendus d’audiences et déclarations publiques — permettent d’identifier des représentations institutionnelles, même si elles ne donnent pas accès aux perceptions internes confidentielles. Du côté du Saint-Siège, le chiisme iranien apparaît généralement comme un interlocuteur religieux structuré, doté d’une hiérarchie identifiable et d’une tradition théologique élaborée. Cette perception favorise un dialogue doctrinal plus institutionnalisé que celui engagé avec des autorités sunnites moins centralisées. Dans les discours pontificaux, l’Iran est traité comme un partenaire de dialogue capable de contribuer à la paix régionale, même si les tensions relatives aux droits humains ne sont jamais totalement absentes.
Du côté iranien, le Vatican semble être perçu comme une autorité morale globale et comme une voix occidentale non alignée sur les puissances atlantiques. Les comptes rendus iraniens des entretiens téléphoniques avec le pape mettent régulièrement en avant les convergences sur la protection des civils et la critique de la violence contre les populations palestiniennes. Cette mise en avant suggère une représentation pragmatique du Saint-Siège comme ressource symbolique susceptible de renforcer la légitimité internationale de certaines positions iraniennes. Le recours à la figure pontificale dans des contextes de tension internationale confirme que le Vatican est considéré, à Téhéran, comme un acteur disposant d’une capacité d’influence morale distincte des chancelleries occidentales classiques.
Méthodologiquement, il convient toutefois de souligner les limites de cette analyse. Les représentations identifiées sont celles qui émergent dans des espaces publics et performatifs. Elles traduisent des positions institutionnelles stabilisées, mais ne permettent pas d’accéder aux débats internes ni aux éventuelles divergences stratégiques. L’étude des représentations repose donc sur une herméneutique des discours et des gestes diplomatiques, plus que sur l’accès à des archives confidentielles.
En définitive, la relation entre le Saint-Siège et l’Iran peut être qualifiée de diplomatique et interreligieuse, dotée d’une portée stratégique limitée mais réelle en termes de soft power. Le dialogue chiite-catholique conserve une substance propre, notamment sur le plan théologique et éthique, tout en servant de canal de communication politique indirect. Quant aux représentations réciproques, elles révèlent une reconnaissance mutuelle : le Vatican voit dans le chiisme iranien un interlocuteur religieux sérieux et institutionnellement structuré ; l’Iran perçoit dans le pape une autorité morale mondiale susceptible de jouer un rôle de canal ou de médiateur informel. Cette interaction ne relève ni de l’alliance ni de l’antagonisme, mais d’une diplomatie religieuse prudente, fondée sur la continuité des échanges et la gestion maîtrisée des divergences.
Sources
Holy See–Iran relations, overview historique des relations diplomatiques depuis 1954 : Wikipedia, “Holy See–Iran relations”.
Vatican News, « Le pape François reçoit la délégation iranienne pour le 12ᵉ colloque interreligieux », 20 novembre 2024.
Vatican.va, Discours du pape François aux participants du 12ᵉ colloque entre le Dicastère pour le Dialogue interreligieux et le Centre iranien pour le dialogue interreligieux et interculturel, 20 novembre 2024.
Tribune Chrétienne, « Le Vatican dialogue avec l’Iran à la recherche de solutions pour la paix au Moyen-Orient », 30 octobre 2023.
EWTN Vatican, couverture des échanges téléphoniques entre le pape François et le président iranien (novembre 2023) et entretien Parolin–Pezeshkian (août 2024).
Vatican News, « Cardinal Mathieu in Tehran appeals for dialogue amid regional tensions », 13 juin 2025.
Zenit, « Iranian Ambassador to the Vatican asks Pope Leo XIV in letter to defend Khamenei against USA and Israel », 7 juillet 2025.
universitaire, spécialiste du catholicisme, de la paix, des conflits et relations internationales
Voir le profil de francois-mabille.over-blog.fr sur le portail Overblog