François Mabille, Enseignement supérieur, Recherche Analyse des relations internationales, géopolitique, religions, Vatican
22 Septembre 2015
1) Comment interpréter le rôle joué par le Saint-Siège dans le rapprochement entre Cuba et les Etats-Unis ? Plusieurs réponses à vrai dire complémentaires peuvent être apportées.
Sur le long terme, il est possible de faire un rapprochement avec le rôle que jouait le Saint-Siège au 19ième siècle, y compris après la perte des Etats Pontificaux. Le Vatican s’estimait garant de l’ordre international, pensait encore que sa « morale internationale » pouvait régir les puissances, à l’époque encore chrétiennes. Mais précisément, les gouvernements ne sont plus chrétiens et leurs rapports sont régis désormais par le droit et non la doctrine sociale de l’Eglise. Par ailleurs, le Saint-Siège ne dispose plus aujourd’hui des relais qui étaient les siens dans les sociétés du 20ième siècle : exit la Démocratie chrétienne et ses différents partis ; les syndicats chrétiens sont encore moins représentatifs que les autres syndicats ; et les ONG catholiques sont désormais caractérisées par leur pluralisme et leur liberté à l’égard du Vatican.
Lorsque le Vatican joue aujourd’hui un rôle médiateur, ce n’est donc pas par une comparaison dans le temps qu’il faut trouver une explication, mais par la taille et les services qu’il offre. Par sa taille : le Saint-Siège est un petit Etat qui, à l’instar de la Suède ou de la Suisse, offre sa neutralité et son caractère « inoffensif » à des Etats désireux d’une confidentialité dans les processus non pas de négociations mais de pré-négociation. Les services : le réseau des paroisses, congrégations, mouvements, nonciatures peuvent faire du Saint-Siège, en cas de bonne gouvernance, un formidable réseau d’informations ; enfin, dans certains pays, et c’est le cas à Cuba, l’Eglise catholique remplit une fonction sociale et jouit ainsi d’une légitimité auprès des gouvernants.
Ce dispositif permet ainsi au Saint-Siège, au gré des configurations historiques et politiques, d’exercer une relative influence. Ainsi en 2003, la diplomatie vaticane relaya de nombreuses informations à la diplomatie française, dans la perception des opinions publiques au Moyen Orient, alors que les deux diplomaties s’opposaient à Bush sur l’Irak. Dans les années 90, au Mozambique, la communauté Sant’ Egidio, implantée dans le pays de longue, date, put faciliter la sortie de crise, avec l’approbation du Vatican, de la diplomatie italienne puis du Secrétariat général de l’ONU.
A Cuba, la hiérarchie catholique représente et gère la seule force sociale organisée hors institutions d’Etat, en situation de dialogue critique avec les autorités cubaines. Depuis la fin de l’URSS, en butte à une crise économique et sociale grave, alors que sévit toujours l’embargo, l’Eglise catholique, via Caritas et Sant’ Egidio, ses instances éducatives, pallient les manques de l’Etat-Providence, en appelle à davantage de libertés et dénonce par ailleurs l’embargo étatsunien. Cette position originale explique le rôle de médiateur dans les pré-négociations entre Castro et Obama, alors même que la personnalité du pape, par son identité latino-américaine et son charisme, ne peut que donner un surcroît de légitimité aux deux responsables politiques qui se font face, et alors que Cuba ne constitue plus un enjeu pour la géopolitique nord-américaine. C’est également ce dernier point qui explique le recours au Saint-Siège : le rétablissement des relations diplomatiques et la fin (potentielle) de l’embargo relève d’un jeu diplomatique gagnant-gagnant pour l’ensemble des protagonistes.
2) Engagé dans un combat contre le libéralisme économique et le libéralisme moral, comment le Saint-Siège va-t-il se situer dans les années à venir par rapport à la politique internationale des Etats-Unis ? Les EU sont pour l’entrée de la Turquie dans l’UE ; le Vatican est contre ; le Saint-Siège a reconnu l’Etat palestinien ; pas les Etats-Unis ; Saint-Siège et Etats-Unis ont été opposés sur la question irakienne et le sort des chrétiens du Proche-Orient a davantage rapproché le Vatican et la Russie que le Vatican et les Etats-Unis. Enfin, la diplomatie d’influence jouée en Amérique Latine et en Afrique par les ONG protestantes, sur fonds gouvernementaux nord-américains via USAID, contrecarre directement l’influence du catholicisme.
L'approche du pape se fait en deux temps : de manière fort subtile, le pape se présente en américain devant le Congrès, rassemblant ainsi l'Amérique du Nord au Sud. Son discours sur l'environnement, les migrants devient ainsi non plus un discours accusateur mais un témoignage au nom d'une double identité, latino-américaine et immigrée. Devant l'ONU, la dénonciation des excès du libéralisme et du capitalisme se fait plus sévère. Elle ne constitue pas une surprise pour qui connaît les prises de position du Conseil Pontifical Justice et Paix sur ces sujets. Mais elle traduit néanmoins une sensibilité renouvelée aux questions sociales.
3) Une style qui traduit un changement important : lorsqu'on compare le discours du pape François à ceux de ses prédécesseurs, y compris devant les institutions internationales : à la dénonciation frontale, souvent de nature politique de Jean-Paul II, au rappel sans concession de la doctrine catholique sous Benoît XVI, succède un discours qui préfère souligne les points de convergence dans un avenir à co-construire. Le pape François est le premier pape à en finir avec l'intransigeance doctrinale.
universitaire, spécialiste du catholicisme, de la paix, des conflits et relations internationales
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