François Mabille, Enseignement supérieur, Recherche Analyse des relations internationales, géopolitique, religions, Vatican
22 Septembre 2026
La visite de Léon XIV en France, du 25 au 28 septembre 2026, pourrait facilement être interprétée à partir des catégories qui accompagnent traditionnellement les déplacements pontificaux : rencontre avec l’Église locale, dialogue avec les autorités politiques, rassemblements de fidèles, visite d’un sanctuaire et prises de parole sur quelques-uns des grands enjeux du moment. Une telle lecture ne serait évidemment pas erronée, mais elle demeurerait insuffisante si l’on veut saisir la signification politique et géopolitique du voyage. Depuis la seconde moitié du XXe siècle, les déplacements internationaux des papes se sont en effet progressivement imposés comme l’une des modalités d’exercice du gouvernement pontifical lui-même : ils ne relèvent ni exclusivement de la pastorale, ni seulement de la diplomatie, mais se situent à l’intersection de plusieurs registres d’action, ecclésial, diplomatique, culturel, symbolique et géopolitique, dans lesquels le choix des lieux, des interlocuteurs et des thèmes participe à la production d’une certaine lecture du monde.
C’est dans cette perspective que la venue de Léon XIV en France mérite d’être analysée. L’intérêt du voyage réside moins dans la juxtaposition de ses différentes étapes que dans la possibilité d’y discerner une cohérence : celle d’un pontificat qui, sans rompre avec les orientations de son prédécesseur et alors même qu’il demeure encore trop récent pour autoriser des conclusions définitives, semble accorder une attention particulière aux conditions de reconstruction du lien dans un système international marqué par la fragmentation, le retour des politiques de puissance, l’affaiblissement de certains mécanismes multilatéraux et la difficulté croissante à maintenir des espaces de dialogue. Le déplacement français pourrait ainsi être lu comme le passage d’une géographie des fractures, très fortement mise en scène sous François, à une interrogation sur les institutions et les médiations susceptibles de contribuer à leur dépassement.
La première question est naturellement celle du choix de la France. Celui-ci comporte un paradoxe désormais bien connu. Alors que le centre de gravité démographique du catholicisme mondial s’est fortement déplacé vers l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine, tandis que la pratique religieuse et l’identification catholique connaissent en France un recul de longue durée, les papes continuent d’accorder à ce pays une place singulière dans leur géographie internationale. Cette permanence invite précisément à dépasser une interprétation exclusivement démographique ou pastorale. La France n’intéresse plus seulement le Saint-Siège comme l’un des anciens foyers majeurs du catholicisme européen ; elle constitue également un observatoire privilégié des transformations qui affectent plus largement les sociétés occidentales : sécularisation, pluralisation religieuse, crise de la transmission, recomposition des appartenances, mutations de l’éducation, débats bioéthiques, migrations, transformation technologique et interrogation sur l’avenir politique de l’Europe.
Cette fonction de laboratoire est renforcée par la place internationale de la France elle-même. Membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, puissance nucléaire, acteur historique de la construction européenne et État disposant d’un réseau diplomatique mondial, elle demeure un interlocuteur significatif du Saint-Siège sur de nombreux dossiers internationaux. La relation franco-vaticane ne saurait donc être ramenée à la question, certes importante, des rapports entre la République et l’Église catholique ; elle s’inscrit dans une relation plus ancienne et plus complexe où questions religieuses, culturelles, européennes et diplomatiques se croisent en permanence.
La France possède ainsi pour la papauté une double propriété particulièrement intéressante. Elle constitue, d’une part, une société où les tensions caractéristiques de la modernité occidentale apparaissent de façon parfois particulièrement nette et, d’autre part, un espace politique à partir duquel une parole adressée au contexte national peut immédiatement acquérir une dimension internationale. C’est en ce sens que Léon XIV ne vient probablement pas seulement parler à la France : la France peut également lui servir de territoire à partir duquel parler du monde.
Cette hypothèse conduit à considérer le programme du voyage non comme une succession d’étapes mais comme un dispositif d’influence. Avant même que le premier discours pontifical ne soit prononcé, le choix des lieux constitue déjà une forme de discours : l’Élysée, l’UNESCO, Notre-Dame, le Stade de France, la Maison Bakhita, Lourdes ou Metz placent successivement le pape face au pouvoir politique, aux institutions internationales, à une Église en recomposition, à la question migratoire, à la vulnérabilité humaine, à la tradition spirituelle et enfin à la mémoire européenne de la guerre et de la réconciliation. L’itinéraire dessine ainsi moins une géographie du territoire français qu’une véritable « géographie des responsabilités », dans laquelle responsabilités politique, sociale, anthropologique, religieuse et internationale s’articulent.
L’étape parisienne est, à cet égard, particulièrement significative. La rencontre avec les autorités françaises inscrit naturellement le voyage dans la longue histoire des relations entre la France et le Saint-Siège, mais les thèmes susceptibles d’être évoqués dépassent très largement le cadre bilatéral. La paix, l’Europe, le multilatéralisme, les migrations, l’éducation, la bioéthique ou les transformations technologiques constituent autant de sujets à partir desquels Léon XIV peut faire de la situation française le point de départ d’une réflexion plus générale sur les sociétés contemporaines. Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si le pape intervient ou non dans le champ politique, question assez peu opératoire dès lors qu’une parole publique prononcée devant les autorités de l’État possède nécessairement une dimension politique, mais plutôt de déterminer l’échelle à laquelle cette parole entend se situer. Une caractéristique durable de la diplomatie pontificale consiste précisément à partir d’une question particulière pour tenter d’en universaliser la portée : la bioéthique peut ainsi devenir une interrogation sur la dignité humaine, les migrations une réflexion sur les frontières et l’hospitalité, l’éducation une réflexion sur la transmission, tandis que la construction européenne peut être envisagée comme une expérience historique de transformation de la conflictualité en coopération politique.
La présence à l’UNESCO introduit un deuxième niveau, celui de la production des normes. Le Saint-Siège quitte ici le seul espace du dialogue bilatéral pour intervenir dans une institution consacrée à l’éducation, à la culture, aux sciences et à la coopération internationale, c’est-à-dire dans l’un des lieux où se discutent les catégories à travers lesquelles les sociétés contemporaines cherchent à organiser leurs transformations. La question de l’intelligence artificielle pourrait acquérir dans ce cadre une importance particulière, à condition précisément de ne pas la réduire à sa seule dimension technologique. L’enjeu pontifical n’est évidemment pas de concurrencer l’expertise des États, des scientifiques ou des entreprises du secteur, mais de déplacer la discussion vers les présupposés anthropologiques du changement technique : quelle place préserver pour la décision humaine, comment penser la responsabilité dans des environnements où une part croissante de la production cognitive est automatisée, quelles fonctions assigner à l’éducation lorsque les conditions de production et d’accès au savoir sont profondément transformées, et plus largement quelle conception de l’humain les institutions politiques et internationales doivent-elles protéger ? La diplomatie pontificale acquiert ici une fonction normative particulière, moins par sa capacité à produire des solutions techniques que par son intervention sur les catégories à partir desquelles les problèmes sont définis.
Saint-Denis introduit un autre registre encore. Le rassemblement de jeunesse, la présence des catéchumènes et la diversité sociale et culturelle donnent à voir un catholicisme français sensiblement différent de celui qui demeure souvent associé, dans les représentations collectives, à des populations vieillissantes ou à des appartenances héritées. Il serait cependant méthodologiquement imprudent de transformer la puissance d’une image événementielle en diagnostic sociologique général. La visibilité d’une foule jeune ne suffit évidemment pas à démontrer un renversement des grandes tendances de la sécularisation française. Elle manifeste en revanche une transformation importante des formes d’appartenance : à côté d’un catholicisme transmis par la famille et par le territoire se développent des trajectoires d’entrée dans la religion davantage individualisées, choisies et accompagnées de processus explicites de formation. Le voyage met ainsi en scène la question de la transmission elle-même, non plus seulement comme reproduction d’une identité héritée mais comme construction d’une appartenance dans une société où celle-ci ne va plus de soi.
La Maison Bakhita et Lourdes pourraient, à première vue, sembler appartenir à un univers radicalement différent. Elles introduisent pourtant un autre élément de cohérence possible du déplacement, celui de la vulnérabilité. Migrants, malades, personnes handicapées, personnes âgées ou dépendantes sont des populations qui disposent généralement d’une faible capacité à produire elles-mêmes l’agenda politique ; leur présence au cœur du déplacement pontifical transforme dès lors une réalité sociale ou pastorale en catégorie politique. La vulnérabilité cesse d’être seulement un état individuel pour devenir une interrogation sur la manière dont une société hiérarchise les existences, distribue la protection et organise le soin. Une telle approche permet également de relier des débats qui paraissent initialement éloignés les uns des autres, de la migration à la fin de vie et de l’éducation aux transformations technologiques, autour d’une interrogation commune sur la dignité humaine et sur les institutions chargées de la protéger.
L’étape de Metz pourrait toutefois constituer le moment où la dimension géopolitique du voyage apparaît avec le plus de netteté. La référence à Robert Schuman, la proximité de la frontière allemande, la mémoire des guerres européennes et celle de la réconciliation franco-allemande inscrivent immédiatement cette séquence dans une histoire qui dépasse largement le catholicisme français. L’intérêt d’une telle référence ne réside d’ailleurs probablement pas dans la seule invocation, désormais classique, des « racines chrétiennes de l’Europe », formule qui conduit souvent à réduire le débat à une controverse identitaire sur le patrimoine culturel européen. La question plus féconde est celle du passage de la mémoire de la guerre à la construction d’institutions de paix.
L’expérience européenne rappelle en effet que la paix ne repose pas uniquement sur une exigence morale, ni même sur la cessation de la violence, mais également sur la création progressive de mécanismes de coopération, d’institutions communes, de compromis durables et de relations de confiance capables de transformer la représentation de l’adversaire. En choisissant Metz et la figure de Schuman, le voyage peut ainsi faire de l’histoire européenne un laboratoire permettant d’interroger une question très contemporaine : comment des sociétés et des États ayant fait l’expérience de la guerre peuvent-ils construire des institutions qui rendent progressivement possible la reconnaissance de l’ancien adversaire comme partenaire ? Dans une Europe de nouveau confrontée à la guerre et dans un système international où plusieurs architectures multilatérales apparaissent fragilisées, cette interrogation possède une portée qui dépasse évidemment le cadre commémoratif.
C’est également à ce niveau que le déplacement français permet peut-être de préciser la singularité naissante du pontificat de Léon XIV. Toute comparaison avec François doit naturellement être conduite avec prudence, tant il serait prématuré d’opposer deux doctrines diplomatiques stabilisées. Une différence d’accent peut néanmoins être envisagée. François avait donné une visibilité exceptionnelle à une géographie des fractures contemporaines : Lampedusa, Lesbos, les frontières, les périphéries, les migrants, les victimes des exclusions sociales et économiques constituaient autant de lieux où la papauté cherchait à déplacer le regard du centre vers les marges. Cette géographie ne disparaît nullement sous Léon XIV. Elle pourrait cependant être prolongée par une interrogation différente : une fois les fractures identifiées, quelles institutions et quelles médiations permettent de reconstruire du commun ?
Sous cet angle, les différentes étapes françaises apparaissent moins disparates qu’elles ne le semblent. La transmission religieuse constitue une médiation entre générations, l’éducation et la culture une médiation entre connaissance et société, le soin une médiation entre vulnérabilité individuelle et solidarité collective, le dialogue interreligieux une médiation entre communautés de croyance, les organisations internationales une médiation entre États et, historiquement, la construction européenne une médiation entre des nations sorties de guerres successives. Le voyage dessinerait ainsi moins un catalogue de causes qu’une véritable architecture de la médiation.
Cette question des médiations permet enfin de revenir à la relation entre la France et le Saint-Siège elle-même. Les deux acteurs ne disposent évidemment ni des mêmes moyens, ni des mêmes contraintes, ni des mêmes capacités d’action. La France relève du registre classique de la puissance étatique : elle possède des capacités militaires, un siège permanent au Conseil de sécurité, une place importante dans l’Union européenne et des instruments diplomatiques, économiques et stratégiques lui permettant d’agir directement sur certains rapports de force. Le Saint-Siège ne dispose d’aucune ressource comparable. Sa capacité d’action repose sur une autre configuration de puissance, faite d’autorité symbolique, de continuité historique, de relations diplomatiques, d’accès aux gouvernants et, surtout, d’un réseau transnational extraordinairement dense qui lui permet de circuler entre des espaces habituellement séparés : États et sociétés civiles, institutions internationales et communautés locales, responsables politiques et acteurs religieux, populations puissantes et populations vulnérables.
Parler de complémentarité franco-vaticane ne signifie donc ni l’existence d’une diplomatie commune ni une convergence systématique de leurs positions. Cela signifie plus modestement que, dans certaines configurations, leurs instruments peuvent se croiser. Sur l’Ukraine, le Moyen-Orient, le Liban, certaines crises africaines ou plus largement les dossiers où les mécanismes de dialogue se trouvent fragilisés, la France dispose de ressources politiques, européennes et multilatérales que le Saint-Siège ne possède pas, tandis que celui-ci peut parfois mobiliser des relations religieuses, humanitaires ou diplomatiques qui lui permettent de maintenir des contacts avec des acteurs entre lesquels les relations politiques sont devenues particulièrement difficiles. La capacité pontificale n’est pas celle d’un arbitre universel et ne doit pas être surévaluée ; elle dépend fortement des configurations locales, de la confiance que les protagonistes lui accordent et de la disposition des parties à accepter une forme d’intermédiation. Elle n’en constitue pas moins une ressource particulière dans un système international où la possibilité même de parler simultanément à plusieurs camps devient parfois rare.
C’est ici que le concept d’intermédiation diplomatique paraît plus fécond que celui de simple « soft power », désormais utilisé de façon si extensive qu’il finit parfois par désigner toute forme d’influence non coercitive. La spécificité du Saint-Siège tient moins à son aptitude à rendre son modèle attractif qu’à sa capacité institutionnelle à maintenir des relations entre des univers sociaux, politiques et religieux qui disposent souvent de peu d’espaces communs. Dans cette perspective, la médiation ne doit pas être comprise exclusivement comme la négociation formelle d’un accord entre deux parties ; elle désigne plus largement la capacité à conserver ou à reconstruire les relations nécessaires pour qu’une négociation puisse éventuellement redevenir possible.
La portée géopolitique de la visite de Léon XIV en France pourrait finalement résider ici. Depuis plusieurs années, une part croissante du débat international porte sur le retour des rapports de force, sur la compétition entre puissances, sur la fragmentation du multilatéralisme et sur l’affaiblissement des normes communes. Ces phénomènes sont incontestables et structurent désormais une large partie de l’environnement international. Ils ne doivent cependant pas conduire à réduire l’analyse des relations internationales aux seules capacités de coercition. Plus la fragmentation augmente, plus les mécanismes permettant de maintenir des relations entre acteurs qui ne partagent ni les mêmes intérêts, ni les mêmes représentations, ni parfois même les mêmes espaces normatifs acquièrent une importance stratégique.
Le Saint-Siège constitue, à cet égard, un acteur singulier. Il ne peut contraindre pratiquement aucun des protagonistes des grandes crises contemporaines, mais il dispose d’une capacité à circuler entre des univers que la conflictualité tend précisément à séparer. C’est cette particularité qui pourrait donner au pontificat de Léon XIV une tonalité diplomatique spécifique si les premières orientations observées se confirmaient : non pas substituer une improbable diplomatie pontificale aux diplomaties étatiques, mais contribuer à maintenir ou reconstruire les conditions relationnelles et institutionnelles sans lesquelles aucune paix durable ne peut être envisagée.
La visite en France prend alors une signification plus large. Paris renvoie au politique, l’UNESCO à la production des normes, Saint-Denis à la transmission, Bakhita et Lourdes à la vulnérabilité, Metz à la transformation de la mémoire de guerre en institutions de paix. L’itinéraire ne dit donc pas seulement quelque chose de la France ou du catholicisme français ; il pourrait donner à voir une certaine représentation de ce dont les sociétés contemporaines ont besoin pour affronter leurs fractures.
À ce titre, la question la plus intéressante posée par le déplacement de Léon XIV n’est peut-être pas de savoir quelle place le pape souhaite accorder à la France dans son pontificat, mais quelle conception de l’action internationale commence à se dessiner à travers elle. Après la géographie des fractures si fortement incarnée par François, le nouveau pontificat pourrait progressivement faire émerger une géographie des médiations. Dans un ordre international où la puissance se mesure de nouveau largement à la capacité de contraindre, il resterait alors à examiner une hypothèse plus paradoxale : la capacité à maintenir, restaurer ou instituer des médiations entre des acteurs qui ne parviennent plus à produire du commun ne constitue-t-elle pas, elle aussi, une forme spécifique de puissance ?
universitaire, spécialiste du catholicisme, de la paix, des conflits et relations internationales
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