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François Mabille, Enseignement supérieur, Recherche Analyse des relations internationales, géopolitique, religions, Vatican

Les dossiers qui attendent le successeur de Benoît XVI

Benoît XVI fait entrer l’Eglise dans la modernité politique. Jean XXIII, en 1959, fit de même en annonçant la convocation d’un nouveau concile. Ces deux papes que tout oppose en apparence, ont toutefois un point commun. L’un et l’autre  furent élus âgés et donc considérés comme des papes de transition. De cette faiblesse apparente, l’un comme l’autre firent une force. Jean XXIII, sachant d’emblée que son pontificat serait bref, n’était lié à aucun courant. Il lance un processus, tout en se doutant qu’il n’aurait pas à l’accompagner. La faiblesse autorise la liberté. Il en va de même pour son lointain successeur, qu’une double fatigue physique et sans doute psychologique atteint, mais qui s’autorise très rapidement après son entrée en fonction, à émettre publiquement des doutes sur la durée de son pontificat.

Jean XXIII était italien, Benoît XVI d’origine allemande. La nationalité du pape importe sans doute, mais moins qu’auparavant. Car en dépit de la diversité de leurs nationalités, les cardinaux sont fréquemment passés par les mêmes filtres électifs de formation, et leur passage au sein des rouages de la curie romaine contribue à homogénéiser les parcours. Comptent essentiellement les expériences de vie, concrètes, au sein de cultures parfois extrêmement différentes et qui priment sur les spéculations touchant la nationalité. Etre non européen n’est pas un gage de libéralisme ou d’ouverture doctrinale 


Plusieurs dossiers importants attendent l’Eglise catholique.


En premier lieu, l’analyse du pouvoir réel du pape dans une Eglise qui affronte et qui vit dans la mondialisation, dans un monde dont les normes et valeurs ne relèvent plus de la culture catholique. L’extraordinaire personnalité de Jean-Paul II n’a pu empêché l’érosion du catholicisme européen. Le pontificat de Benoît XVI n’a pas plus enrayé le processus. Dans maints pays, les mobilisations catholiques n’ont pu empêché l’adoption de lois critiquées. Le catholicisme fait désormais l’expérience de son statut de minorité dans bien des sociétés. Comment faire pour que ce fait minoritaire ne se transforme pas en communautarisme ? Il s’agit là d’un enjeu pour le leadership pontifical, qui comporte des aspects organisationnels, doctrinaux et pastoraux : quelle mobilisation pour les années à venir, quel grand dessein proposer au peuple catholique ? La démission du pape estompe pour un temps la perception d’une Eglise gérontocratique, elle n’atteint pas les institutions de l’Eglise. Le conjoncturel n’est pas un gage de transformation structurelle.


Second enjeu : la confrontation avec le libéralisme. Tel est sans doute le principal enjeu pour les années à venir. L’aspiration à la liberté, aux libertés, la revendication des droits de la personne, de toutes les personnes, des minorités, de toutes les minorités, constituent des tendances profondes de nos sociétés démocratiques. L’autonomie de la conscience, le primat de l’expérience sont aujourd’hui l’alpha et l’oméga de la conduite des occidentaux. Le libéralisme touche tous les domaines, privés et publics, politiques et économiques, l’individualisme est la marque du temps, renforcé par les évolutions technologiques. Le libéralisme peut-il être compatible avec une institution qui dans son régime de gouvernance, son régime intellectuel, y est à ce point étrangère ? Comment de plus initier un processus de libéralisation sans condamner les attitudes qui furent celles des papes antérieurs, autrement sans se contredire ? Question inverse : le libéralisme, jusqu’où ? Dans le domaine économique, ce sont les excès du libéralisme qui sont aujourd’hui pointés du doigt. Dans le domaine de la revendication des droits, c’est la question de l’ordonnancement collectif de la vie en société qui est posée. D’autres Eglises, par ailleurs, se sont avancées dans la voie de l’acceptation d’une acceptation de la libéralisation des mœurs, sans que l’on puisse dire qu’elles s’en portent mieux.  Ces variations sémantiques autour de la notion de libéralisme sont l’indice de la complexité de l’approche, et du caractère réducteur d’une discussion autour du libéralisme. C’est donc à une réflexion approfondie sur le libéralisme, dans ses dimensions morales, économiques, politiques, historiques et philosophiques que le catholicisme de demain doit s’engager, sachant que le dossier est historiquement ancien même si la variable de l’anticommunisme l’a quelque peu occulté.


Demeurent encore trois autres dossiers.


Le premier concerne le droit dans l’Eglise catholique. Ce que les affaires de pédophilie ont montré concerne la connaissance interne que l’on a du droit canon, son application dans l’Eglise et son articulation au droit des Etats. L’Eglise est une société qui a son droit, mais ce droit n’est pas le droit normatif et régulateur des sociétés dans lesquelles évolue le catholicisme.

 

Second problème : la langue principale de l’Eglise catholique. Pour l’instant, c’est la théologie. Mais comme la philosophie, la théologie est aujourd’hui questionnée dans sa capacité à lire le monde et à dire l’expérience de la foi. Son langage est un langage vernaculaire réservé à des spécialistes. Sœur Emmanuelle, l’abbé Pierre ou Mère Térésa sont autant de figures appréciées des contemporains en dépit de discours parfois rudes. Aucun n’était théologien. Il ne s’agit pas de verser dans l’anti-intellectualisme, mais bien de soulever un écart croissant entre la langue à partir de laquelle l’Eglise se pense et se dit, et celle à partir de laquelle s’expérimente, dans beaucoup d’endroits, des expériences spirituelles qui se cherchent. Car le constat catholique magistériel d’un relativisme ou d’un indifférentisme généralisé relève d’un regard normatif et peu accueillant d’une réalité autrement perçue par les sociologues des religions notamment, et qui témoignent d’une explosion des demandes spirituelles. En France, des revues comme Nouvelles Clés, Inexploré voire Psychologies magazine, témoignent toutes de demandes de sens nombreuses. Ce sont ici des mondes qui coexistent et qui ne se rencontrent pas. Tel est le dernier enjeu pour le catholicisme : comment se mettre à l’écoute de ces attentes, comment accompagner des expériences qui, pour ne pas correspondre aux normes catholiques, n’en sont pas moins des réalités spirituelles souvent respectables et sincères ?

 

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francois-mabille.over-blog.fr

universitaire, spécialiste du catholicisme, de la paix, des conflits et relations internationales
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